Surtout ne jamais dire cancer !

En France, dans les notices de médicaments, on a pris la décision de ne pas dire au patient qu’il souffrait d’un cancer. Et pour remplacer les termes « cancer », « carcinome » ou « tumeur », on a décidé d’utiliser le libellé « certaines maladies ». Les cancers du sein ou de la prostate deviennent ainsi dans la notice « certaines maladies » de la prostate ou du sein.
Sauf que l’existence de la réglementation européenne nous amène à des situations ubuesques. Car dans les autres Etats européens, on ne ment pas.

Cancer ou not cancer ? Tout dépend de l’enregistrement !
Un médicament peut être autorisé dans un pays selon diverses procédures. Pour faire simple, on distingue 2 grands types de procédures : la procédure européenne et la procédure nationale. Si le laboratoire passe par une des procédures européennes, les décisions seront prises par plusieurs Etats membres selon la réglementation européenne. L’information sera commune dans tous ces Etats. Par contre, si le laboratoire passe par une procédure nationale, un seul Etat est concerné et il prend les décisions selon sa réglementation et ses habitudes. Si le cadre réglementaire est similaire entre les 2 types de procédures, certaines différences peuvent apparaître et notamment dans l’information donnée aux patients.
Selon la procédure choisie, le laboratoire devra soit inscrire dans la notice le mot « cancer » soit utiliser le subterfuge « des certaines maladies ».

2 exemples concrets illustrent cette situation ridicule.

Exemple 1 : Cacher ce cancer du sein que je ne saurai voir
Mme X a un cancer du sein. Son médecin décide que le traitement le plus adapté à son état est le Tamoxifène. Ce médicament a été enregistré via une procédure française. La notice n’indique donc pas les mots « cancer », « carninome » ou « tumeur ». On parle là de « certaines maladies de la glande mammaire » (on ne dit pas le mot « sein » non plus dans cet exemple).


Evidemment, le RCP, information destinée au médecin (et présentée dans le Vidal par exemple) nomme correctement la maladie sans cacher au professionnel de santé les mots « cancer », « carcinome » ou « tumeur ».

L’Agence du Médicament laisse alors le choix au médecin d’informer (ou non) son patient de la nature de sa maladie. Dans l’intérêt du patient, l’Agence du Médicament accepte ainsi de lui mentir.
S’il y a 20 ans, cette décision pouvait trouver des arguments en sa faveur, avec l’arrivée d’Internet, cette situation tourne au ridicule. Non seulement le RCP est accessible sur Internet mais n’importe quel site de santé parlant du Tamoxifène utilise le mot cancer.

Tapez Tamoxifene sur Google. Le 1er résultat sera le site patient de la société Vidal donnant comme indication cancer du sein.
Mais admettons. La patiente vit dans une grotte sans internet. Elle n’aura jamais accès à cette information. Supposons maintenant que le Tamoxifene ne donne pas de résultats satisfaisants. Le médecin décide alors de passer à l’Aromasine. Ce médicament est enregistré via une procédure européenne. Sauf qu’ici, pour les pays européens, hors de question de ne pas dire le mot cancer.

La France, également représentée dans la procédure européenne, suit le mouvement. La notice commune européenne (et donc française) annoncera clairement que le médicament est un traitement du cancer. Encore plus absurde, la France acceptera d’écrire le mot cancer même quand elle est chargée de l’évaluation dans la procédure européenne.


Cette patiente, 2 ans après avoir reçu Tamoxifène, apprend dans cette notice qu’elle a en réalité un cancer (toujours en considérant qu’elle a évité soigneusement Doctissimo et autres sites de santé).

2e exemple : Je choisis le 50-50 Jean-Pierre !
Encore plus fort dans le ridicule avec le Bicalutamide. Monsieur a un cancer de la prostate. Le médecin prescrit du Bicalutamide. Le pharmacien propose alors un générique.
Or, selon le générique, la notice révèle (ou non) au patient qu’il a un cancer.

Un exemple ? Le pharmacien donne la marque EG. Le générique est enregistré par un procédure européenne. Paf, on dévoile tout.

Et si le pharmacien propose le générique du laboratoire Mylan ? Le générique est enregistré par une procédure française. Ouf sauvé. Le mot cancer est caché. Le patient n’en saura rien.

 

La Transparence est pourtant un objectif majeur depuis 2005
La notion de consentement libre et éclairé du patient s’accommode mal d’un mensonge. Depuis 2005, la Nouvelle Législation Pharmaceutique Européenne a consacré la transparence comme un de ses objectifs phares. Si la résistance française à cet objectif apparaît étonnant, la pratique montre qu’en plus, elle aboutit à des situations absurdes. Internet donne aujourd’hui au patient un accès simple et facile aux informations. Quelle crédibilité donnera-t-il aux informations officielles à son intention si cette notice contient un non-dit ? Ce conservatisme est devenu anachronique. Le patient français choisira alors de se tourner vers d’autres sources d’information non officielle et personne ne pourra pas l’en blâmer.

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