Dépister n'est pas fumer (du cannabis) !

Cannabis_sativa_leaf_Dorsal_aspect_2012_01_23_0830Pour lutter contre le cannabis au lycée, dépistons les lycéens. Cette idée portée par la Droite Populaire diffuse lentement vers d’autres courants jusqu’à ce que la nouvelle Présidente de la Région Ile de France évoque sa mise en application. Je passe sur l’éthique d’une telle décision. Hors cadre judiciaire, obliger des adolescents à se soumettre à un acte médical est plus que douteux. J’ai plutôt envie de m’intéresser dans ce billet au test de dépistage en lui-même. Ce test qui nous permettrait, nous dit-on, de séparer la bonne graine de l’ivraie puis d’informer les parents. Mais qu’en est-il au juste de sa fiabilité ?

Une fiabilité clairement remise en cause par…l’Académie de Pharmacie.
En France, l’Académie de Pharmacie précise que le test utilisé par les Forces de l’Ordre est le RapidStat. La fiche technique de ce test évoque des performances si pointues qu’il n’y aurait quasiment aucun faux positif et faux négatif. Toutefois, l’Académie de Pharmacie, au vue de la littérature scientifique, remet clairement en cause ces « performances »(source ici). Selon une étude menée par le Service Fédéral de Justice de Bruxelles en 2010, le test salivaire RapidStat conduirait à 16% de faux positifs et 19% de faux négatifs. On est loin, mais alors très loin, du test infaillible.

Qu’est-ce qu’un faux positif ? Qu’est-ce qu’un faux négatif ?
Admettons que l’on teste 100 lycéens qui n’ont pas fumés de cannabis. Parmi ces 100 lycéens, 16 seraient quand même contrôlés…positifs à la consommation de cannabis. Ce sont les faux positifs.

Admettons que l’on dépiste 100 autres lycéens qui eux ont fumés du cannabis. Parmi ces 100 lycéens, 19 seraient néanmoins contrôlés négatifs à la consommation de cannabis. Ce sont les faux négatifs.

A partir de là, je vous propose un petit jeu mathématique pour vous rendre compte du ridicule d’une telle proposition quand les taux de faux positifs et de faux négatifs sont si élevés.

Le Lycée Sainte Marie Jeanne
Prenons le lycée fictif Sainte Marie Jeanne. Ce lycée contient 1 000 lycéens. Dans ce lycée, il y a un certain nombre de fumeurs de cannabis. Je vous propose de faire varier ce nombre (donc le taux de fumeurs) et de regarder les résultats du dépistage.

Cas n°1 : Le lycée contient 10% de fumeurs de cannabis
Sur les 100 fumeurs de cannabis, 81 seront contrôlés positivement au cannabis. 19 remercieront Sainte Marie Jeanne et la providence.
Par contre, sur les 900 lycéens qui ne fument pas de cannabis, 144 enfants seront considérés à tort comme des fumeurs de cannabis.

Pour le chef d’établissement, 22,5% de ses élèves seraient des consommateurs.

Sauf que si le lycée vous informe que votre enfant a été contrôlé positif au cannabis, il y a 64% de chance que votre enfant n’en ait pas fumé en réalité.

Si je devais définir à un lycéen la notion d’accusation à tort, je pense que je tiendrai là un bon exemple.

Cas n°2 : le lycée contient seulement 5% de fumeurs de cannabis
Le test indiquerait au chef d’établissement que 19% de ses élèves fument du cannabis.
Pour les parents informés de ce contrôle positif, il y aurait 79 % de chances qu’en réalité, le lycéen ne consomme pas ce produit.

Cas n°3 : le lycée contient 17% de fumeurs de cannabis.
– 137 fumeurs de cannabis seraient identifiés. 32 remercieraient encore Sainte Marie Jeanne.
– 133 non fumeurs seraient quand même controlés positifs. Eux ne remercieront pas Sainte Marie Jeanne du coup.

Le chef d’établissement penserait (à tort) que son établissement contient 27% de fumeurs de cannabis.

Pour les parents informés d’un contrôle positif, il y a toujours 1 chance sur 2 qu’en réalité leur enfant soit non fumeur.

Cas n°4 : le lycée contient 45% de fumeurs de cannabis.
Pour le chef d’établissement, 44% de ses élèves sont fumeurs. Nous sommes proches de la réalité. Sauf qu’en réalité…1 enfant sur 5 contrôlé positivement n’a pas consommé de cannabis.

Et je vous ai gardé le plus drôle pour la fin.

Cas n°5 : le lycée contient 85% de fumeurs de cannabis
Pour le proviseur, 71 % de ses élèves « seulement » seraient consommateurs de cannabis. 3% seulement des élèves contrôlés positivement ne seraient pas des consommateurs de cannabis.

Mais dans ce 5e cas, les rares parents rassurés par le test négatif de leur enfant ne devraient pas vraiment l’être. En effet, il y a 56% de chance que le test négatif concerne en réalité un vrai fumeur de cannabis.

Et je ne parle même pas de la durée de détection de ce test puisqu’il faudrait que le lycéen ait consommé du cannabis dans les quelques heures qui précédent le test.

Et si on écoutait les spécialistes en Réduction des Risques (RdR) plutôt que d’imposer le dépistage à nos enfants ?


 

Les résultats en un tableau

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