Cellcept : l'abstinence, une contraception hautement efficace ?

keep-calm-and-practice-abstinence-3J’ai envie de vous parler d’abstinence.  Mais non, partez pas. Revenez. Oh lala, tout de suite.  J’ai envie de vous parler d’abstinence, de médicaments et de patient(e)s bien sûr ! Quoi ? Ca ne vous fait pas rester ? Allez, un petit effort. On va parler d’un médicament utilisé pour prévenir le rejet des greffes et des méthodes de contraception qui vont avec. Pour les réclamations, vous vous adressez à l’association Renaloo. C’est à cause de leur communiqué que j’ai envie de vous parler de ce sujet.

Le Cellcept : un médicament qui provoque des malformations
Le Cellcept, de son petit nom scientifique Mycophénolate mofétil, est un immunosuppresseur. Il diminue les défenses de l’organisme. On le donne aux patients qui viennent de subir une greffe d’organes pour éviter que les défenses immunitaires ne s’attaquent au greffon. Ce médicament très utile a néanmoins un gros inconvénient :  il provoque des fausses couches (50% des grossesses) et des malformations sévères chez l’enfant à naitre (23 à 27 % des naissances vivantes). C’est pourquoi, la notice demande aux hommes prenant ce médicament d’utiliser systématiquement un préservatif et aux femmes d’utiliser DEUX méthodes de contraception.

Ca, c’est ce que vous dit la notice à vous patient ! Et le médecin, sa notice à lui recommande de vous préconiser quoi ? La même chose. Mais pas que. Il y a une arme secrète dans la notice du médecin permettant aux femmes de se passer des 2 méthodes de contraception. Cette arme du 21e siècle qui révolutionne toutes nos connaissances sur la contraception moderne se nomme…abstinence.

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Mais pourquoi diable DEUX méthodes contraceptives ?
Vous ne trouverez aucune réponse à cette question dans les documents d’information remis au patient ou au médecin. Que cela soit la notice, le RCP, ou le guide réalisé spécialement pour parler de ce sujet. Rien. Même pas un sous-entendu. Bon, le médecin en voyant l’étendue des dégâts peut deviner la raison motivant la double contraception : tenter d’amener l’efficacité de la contraception à 100% en utilisation réelle.

Par exemple, en utilisation optimale, le pourcentage de grossesses « accidentelles » sur un an d’utilisation d’une pilule contraceptive est de 0,3 %. On appelle ça l’indice de Pearl. Mais dans la vie réelle, il arrive qu’on oublie la pilule par exemple. Le taux d’échec « in real life » monte alors à 8%.

Avec une seule méthode de contraception, sur 1 000 femmes traitées par Cellcept et prenant la pilule, 80 seront enceintes au bout d’un an. Sur ces 80 femmes, 40 feront une fausse couche (contre environ 12 à 16 sans Cellcept). Pour les 40 autres grossesses allant à terme, 10 enfants naitront avec des malformations sévères (contre 1 à 2 enfants sans Cellcept).

En comparaison, avec les autres immosuppresseurs, 8 à 24 femmes feront une fausse couche et 2 à 3 enfants naitront avec des malformations.

La forte tératogénicité du Cellcept expliquerait donc le besoin d’une 2e méthode de contraception pour ramener le nombre de naissances avec malformation à des niveaux équivalents à ceux retrouvés dans la population non traitée par Cellcept.

Un formulaire pour s’engager à utiliser 2 méthodes de contraception
Pour s’assurer que la patiente a bien compris les risques, le médecin lui remet un formulaire de d’accord de soins et de contraception. En le signant elle s’engage sur un certain nombre de points et notamment à utiliser 2 méthodes de contraception.

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Sans ce formulaire, le pharmacien ne délivra pas le médicament. Redoutable ! Pas de formulaire signé pas de traitement.

Sauf qu’il y’a plein de petites choses qui me chagrinent.

Où sont les femmes…homosexuelles ?
Pas une seule fois on n’aborde la situation des lesbiennes (ou des gays) dans la notice ou dans le guide patient. Et le formulaire ?   Il ne s’en préoccupe pas non plus.

Dans le cas de relations homosexuelles, la double contraception n’a strictement aucun intérêt ! Et pourtant, les lesbiennes doivent quand même s’engager à suivre 2 méthodes de contraception si elles veulent que le pharmacien délivre le médicament. Plutôt ridicule, non ?

2 méthodes de contraception hautement efficaces ? Mais lesquelles ?
Déjà, c’est quoi une méthode de contraception hautement efficace ? Doit-on considérer l’indice de Pearl ou l’efficacité réelle ? Aucun des documents destinés au patient ou au médecin ne répond à cette question.
Parmi ces méthodes lesquelles sont « hautement efficaces » ? Je vous laisse vous faire votre opinion.
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Pour ceux qui sont surpris pour le préservatif, je vous recommande de lire l’excellent billet du Dr. Martin Winckler.

Reprenons. Ok, il faut 2 méthodes, mais toutes ne s’associent pas. On n’associera pas un dispositif intra-utérin (DIU également appelé stérilet) à une pilule contraceptive. Les 2 méthodes consisteront donc en une contraception hormonale (pilule, implant, anneau vaginal) ou un DIU et une contraception locale (préservatif, diaphragme, éponges…). Sauf que qualifier le préservatif, le diaphragme ou une éponge de méthode hautement efficace, c’est audacieux .

Ceci dit, vu que le RCP (la notice du médecin) propose l’abstinence comme méthode alternative aux 2 méthodes hautement efficaces, on n’est plus à une audace près.

Pourquoi les documents d’information ne parle-t-il que de la pilule et du préservatif ?
La notice et le RCP abordent bien l’utilisation de la pilule et du préservatif. Mais rien sur le DIU et l’implant qui sont les méthodes les plus efficaces en situation réelle. On peut même se demander qu’elle est la pertinence d’une double contraception dès lors que l’on choisit le DIU ou l’implant. Les pro-pilules ont-ils encore frappées ?

Les rédacteurs de ces textes considèrent-ils que la contraception de premier choix DOIT être la pilule contraceptive. C’est pourquoi il faudrait lui adjoindre une 2e méthode ? Mais si le but des Agences du médicament est d’éviter le risque de grossesse, ne devraient-elles pas plutôt promouvoir les moyens de contraception les plus efficaces ?

Et la pilule du lendemain, on en parle ?
Non. On en parle pas non plus. Pas un mot alors que la contraception d’urgence est un outil bien utile pour éviter les grossesses non désirées.

Tout comme la notice et le guide patient, le formulaire d’accord aux soins n’est pas conforme au RCP
J’ai beau lire le formulaire d’accord aux soins, il manque un truc. Mais si, il manque une case. Vous ne devinez pas ? Il manque notre arme secrète : l’ABSTINENCE !

Pourquoi TOUS les documents patients font l’impasse sur cette méthode alors qu’elle est mentionnée dans le document à destination du médecin (le RCP). Pourquoi cacher cette information aux patients ?

Toujours prêt à aider, je propose donc à l’ANSM les modifications suivantes en rouge pour son formulaire:

« Cochez la cas suivante selon votre situation :
1) J’ai des relations hétérosexuelles. Je dois utiliser simultanément deux méthodes contraceptives efficaces avant le début du traitement, pendant la totalité du traitement par mycophénolate, ainsi que 6 semaines après l’arrêt du traitement.

2) J’avais des relations hétérosexuelles mais je m’engage à ne plus en avoir pendant la totalité du traitement par mycophénolate. A défaut, je m’engage à consulter mon médecin avant d’envisager reprendre toute activité hétérosexuelle » 

3) J’ai des relations homosexuelles uniquement et je vous emmerde avec votre formulaire ! « 

Grâce à Cellcept, j’ai découvert que l’abstinence totale est une méthode de contraception à haute efficacité
Et je dois l’avouer, mon monde s’est écroulé. Alors oui, je suis obligé de le concéder, l’indice de Pearl de l’abstinence totale est exceptionnel. D’ailleurs, dans toute l’histoire de l’humanité, en conditions optimales, on ne recense qu’une seule naissance avec cette méthode ! Et encore, c’était il y a 2015 ans. Enfin, on n’est pas bien sûr de la date.

Sauf que dans la vie réelle, les expériences de contraception « abstinence-only » donnent un taux d’échec légèrement différent.

Ainsi aux Etats Unis, une étude a montré que les Etats ayant un programme d’éducation sexuelle « abstinence-only » sont ceux où il y a le plus d’adolescentes enceintes. Et la comparaison entre les Etats-Unis et les autres pays où ces programmes n’existent pas est tout aussi éloquente.

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Et la conclusion de cette étude laisse perplexe sur l’efficacité de l’abstinence comme méthode contraceptive en situation réelle :
« Plus les lois et les règlements des Etats favorisent les programmes d’abstinence, plus les taux de grossesse et de naissance chez les adolescentes sont élevées ».

Alors quand le Cellcept propose comme choix soit d’utiliser « 2 méthodes de contraception hautement efficaces » soit l’abstinence, mon incompréhension est totale.

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Une question de confiance
Sérieusement, comment des Agences du Médicament peuvent-elles écrire un tel libellé dans un RCP ? Où est la cohérence ? On ne fait pas confiance aux femmes prenant 1 seul moyen de contraception mais par contre on leur fait suffisamment confiance pour ne plus avoir de relations sexuelles pendant le traitement ?

Et sinon l’abstinence pour les hommes ? Non ?
L’abstinence n’est évoqué QUE pour la contraception feminine.Comme c’est étonnant ! A aucun moment l’abstinence n’est présentée comme une alternative au préservatif pour la contraception masculine.

Une information à revoir de fond en comble
Entre :

  • un formulaire d’accord de soin qui demande l’engagement de toutes les femmes à utiliser 2 méthodes de contraception quelque soit leurs situations sous peine de ne pas recevoir leurs traitements,
  • des informations patients et des informations médecins différentes ou tronquées,
  • un guide patient inutile vu le jargon utilisé (quasiment un copier/coller du document médecin),
  • rien qui explique le pourquoi du comment des 2 méthodes de contraception et aucune information sur le  DIU, l’implant ou la pilule du lendemain,

je comprends que l’association de patients Renaloo soit en colère sur ce sujet. Surtout qu’il doit bien être possible d’avoir une meilleure information, non ?

Et bien oui, c’est possible et c’est le cas ailleurs. Mais on parlera dans un 2e billet.

3 Comments

  1. N’importe quoi !! Je prends du cellcept depuis des années et ce formulaire n’existe pas. Et pas de contre indication pour la grossesse….
    Je n’ai jamais lu un truc pareil à propos du cellcept.

    • Bonjour,
      Merci pour votre commentaire.Les documents évoqués dans ce billet sont publiés sur le site de l’ANSM (Agence Française du médicament) et de l’EMA (Agence Européenne du médicament). Ceux-ci indiquent que ce médicament est contre-indiqué pendant la grossesse. Enfin, si vous êtes une femme en âge de procréer, vous auriez dû recevoir ces documents et informations par votre médecin et votre pharmacien. Si vous êtes dans ce cas et que vous n’avez pas eu ces documents, il y a un échec dans la chaîne de l’information.
      Cordialement.

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