Les effets indésirables de Twitter

Et si je vous parlais de la santé connectée ? Non, ne partez pas tout de suite. On ne va pas parler des gadgets connectés qui, contre la modique somme de 200 euros, promettent de vous faire gagner 5 calories en mesurant la vitesse de votre coup de fourchette. Non, je ne vais pas commencer à vanter ces iBidules dont l’intérêt pour la santé des patients restent encore à démontrer. D’autres s’en chargeront bien mieux que moi sur divers blogs. De mon côté, j’ai envie de vous expliquer comment la Big data et les réseaux sociaux amènent une évolution dans notre manière de surveiller les effets indésirables des médicaments. 

En Novembre 2016, l’EMA (l’agence européenne du médicament) organise des ateliers autour de ce sujet : quel impact pourrait avoir la Big Data dans le domaine du médicament ?

Lors de cet atelier, le Professeur Marcel Salathé fera une présentation sur l’épidémiologie digitale et, en particulier, l’analyse des réseaux sociaux.

Mais qui est Marcel Salathé ?
Il est professeur au laboratoire d’épidémiologie* digitale de l’école polytechnique de Lausanne. Alors oui, vous allez me dire épidémiologie digitale signifie épidémiologie des doigts, on devrait dire épidémiologie numérique ! Vous ne seriez pas un peu jaloux du titre du monsieur en fait ? Car dans le genre « titre qui claque en soirée », le Professeur Salathé est parti loin devant vous:
– Tu fais quoi dans la vie toi ?
– Je suis Professeur d’université en épidémiologie digitale !
200
Le Professeur Salathé part du constat que l’épidémiologie actuelle a longtemps été très élémentaire : un patient a un problème, il le rapporte à un professionnel de santé. Celui-ci peut alors décider de le rapporter à une autorité…ou pas.

Déclarer un effet indésirable en France n’est pas chose aisée
Prenons la France comme exemple. Un patient signale un effet indésirable à son pharmacien. Le professionnel de santé devra télécharger une fiche CERFA fastidieuse. Après l’avoir remplie, il doit l’envoyer par courrier ou par email au Centre régional de PharmacoVigilance (CRPV). Avec plus ou moins de réussite pour l’email.

Ce système, assez archaïque, montre ces faiblesses. Que cela soit en France ou à l’étranger, les effets indésirables sont sous-notifiés. D’ailleurs, combien de professionnels de santé savent que depuis 2012, ils ont l’obligation légale de déclarer TOUS les effets indésirables qu’ils détectent ? Même ceux déjà référencés dans le RCP (la fiche info du médecin) ou la notice. Qu’ils soient graves ou non.

Paye ta fiche CERFA
L’ANSM estime que seuls 5% des effets indésirables sont rapportés. Alors comment améliorer le système ? Une des idées évidentes a été de permettre aux patients de déclarer directement les effets indésirables, sans passer par un professionnel de santé.

En France, l’AFSSAPS lancera une phase pilote en 2006 pour expérimenter la notification des patients en direct. Mais l’AFSSAPS ne jugera pas utile de poursuivre l’expérience. Un Médiator plus tard, l’AFSSAPS devient l’ANSM. Le Ministre de la Santé de l’époque, Xavier BERTRAND met le droit français en conformité avec le droit européen et impose à la nouvelle Agence…la notification des effets indésirables par les patients à partir de 2012.

Mais le système reste complexe. Le patient doit suivre la même procédure que le professionnel de santé en remplissant, lui aussi, la même fiche CERFA.

Une fois reçue, les CRPV doivent saisir la fiche manuellement puis l’analyser pour vérifier si l’effet est connu. On est loin de l’épidémiologie numérique…pardon… l’épidémiologie digitale. Et puis le problème reste finalement le même. Les patients, comme les professionnels de santé, ne vont pas naturellement télécharger une fiche CERFA sur le site de l’ANSM pour ensuite l’envoyer au CRPV. Faut vraiment avoir envie de le déclarer son effet indésirable.

Si tu ne viens pas à Lagardère, Lagardère ira à toi
Arrive alors l’épidémiologique digitale. Puisque les patients ne viennent pas rapporter leurs effets indésirables aux laboratoires, pourquoi les laboratoires n’iraient pas vers eux. Pourquoi ne pas aller chercher l’information directement en…écoutant les gens.

Evidemment, les laboratoires pharmaceutiques ne vont pas mettre tous les smartphones de la population française sur écoute. Surtout que c’est illégal.

Non, les laboratoires  vont procéder plus simplement que cela puisqu’il suffit de lire VOS propos sur les réseaux sociaux pour collecter les effets indésirables que VOUS avez décidé de partager dans la vie publique.

Cas pratique
Pour rendre cela concret, je vous propose un cas pratique. Utilisons le somnifère Stilnox comme mot clef dans le moteur de recherche de Twitter. On  tombe sur ce monsieur.

Le laboratoire identifiera avec ce tweet un mésusage de son médicament.

Avec cette simple recherche, on peut également identifier un effet indésirable potentiel sur l’Atarax.

Le département Pharmacovigilance du laboratoire pourra alors analyser si les hallucinations sont un effet connu d’Atarax. Ce qui est le cas quand on lit le RCP. Dans le cas contraire, le laboratoire aurait du évaluer si une notification à l’Agence était nécessaire pour une modification du RCP et de la notice sur le risque d’hallucination.
Bien sûr, ces 2 cas piochés au hasard avec une recherche simple ne sont pas statistiquement significatifs. Par contre, à l’échelle des millions d’utilisateurs de Twitter et de Facebook, la puissance statistique devient très intéressante dès lors que l’on multiplie ce cas pratique à la puissance Big Data.
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Twitter et la Pharmacovigilance
En 2015, une équipe de chercheurs (Adrover et al) a passé au crible plus de 40 millions de tweets contenant des noms de médicaments contre le virus du SIDA. Le but ? Chercher des tweets mentionnant la survenue d’effets indésirables.
En combinant l’analyse humaine et l’analyse informatique, ils ont sélectionné 1 642 tweets ayant un intérêt pour le report d’effets indésirables.

Les effets trouvés, notamment ceux rapportés le plus fréquemment dans les tweets, étaient en ligne avec la littérature scientifique et le RCP.

Là, vous vous dites : tout ce travail pour au final trouver des effets que l’on connaissait déjà. Super !

Et bien figurez-vous que les Agences Réglementaires vont vous dire : Mais c’est GENIAL !
En effet, elles cherchent de nouveaux moyens pour vérifier que le médicament se comporte dans la vie réelle comme dans les essais cliniques. Savoir à partir de vos tweets que c’est bien le cas est donc une information précieuse pour évaluer la balance bénéfice-risque du médicament au cours du temps.
En plus, vos tweets permettent aussi d’analyser vos sentiments, négatifs ou positifs sur le médicament. Et connaître votre ressenti sur un traitement apporte des informations sur la qualité de vie du patient.

Surveiller Twitter, une obligation pour les laboratoires
Conscient de la valeur des informations disponibles sur ces canaux de diffusion non conventionnels, les Autorités Réglementaires ont décidé d’intégrer la surveillance des réseaux sociaux (et d’Internet en général) comme obligation réglementaire. Cette activité fait même partie des Bonnes Pratiques de Pharmacovigilance que doivent suivre tous les laboratoires pharmaceutiques.

Pour répondre à cette nouvelle obligation, les laboratoires font le plus souvent fait appel à des start-up pour :

  • collecter ce type de données sur internet (les réseaux sociaux, les forums de discussion…) ou sur tout type de média digital,
  • retirer le bruit de fond,
  • analyser les propos pertinents,
  • les évaluer.

Si de nouveaux effets indésirables ou des mésusages sont identifiés par ce biais, les laboratoires les rapporteront ensuite à l’Agence du Médicament.

Alors, la prochaine fois que vous mentionnez le nom d’un médicament sur twitter, rappelez-vous, Big Pharma is watching you…dans l’intérêt de la Santé Publique.


Source :

*L’épidémiologie est l’étude des problèmes de santé au sein d’une population (par exemple, la France). Cette science étudie la fréquence, la répartition dans le temps et l’espace (par exemple au niveau régional) et les facteurs qui peuvent influer sur ces problèmes de santé.

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