Des pharmaciens s’engagent pour l’évolution de la profession

Céline Verrier est pharmacienne. Elle est adjointe en officine. Céline aimerait profondément que sa profession évolue. C’est pourquoi Céline a participé et a soutenu les #10PropositionsPour LaPharma. Et pour expliquer ces propositions, Céline a écrit à la Revue Prescrire pour présenter des cas concrets qui illustre chacune de ces propositions. La Revue Prescrire étant destiné principalement à des professionnels de santé, j’ai demandé à Céline Verrier le droit de reproduire son courrier sur ce blog pour pouvoir le partager avec vous.

Des pharmaciens s’engagent pour l’évolution de la profession

Merci Prescrire! Merci pour votre éditorial du numéro de novembre.

Vous y rappelez l’importance que les pharmaciens peuvent jouer dans la prise en charge du patient: conseil pour une bonne utilisation d’un médicament, détection d’une interaction médicamenteuse voire interception d’une prescription inadaptée.
Vous insistez sur la richesse du travail pluriprofessionnel, et sur le fait que les différents professionnels de santé méconnaissent le service que nous pouvons
rendre. Et, surtout, vous utilisez dans le titre de votre éditorial le term e de “ soignant” pour nous qualifier. Merci pour cela, donc.

Je me considère effectivement comme soignante puisque je participe à la chaîne de soins délivrés aux patients.

Je suis active sur le réseau social Twitter depuis un an environ. Cela m’a permis d’échanger avec des médecins de manière plus directe et plus simple que dans mon exercice quotidien. Mais surtout cela m’a permis d’échanger avec d’autres pharmaciens, titulaires, adjoints et étudiants avec lesquels je partage la même vision de la pharmacie d’officine. Avec ces pharmaciens “twittos” nous nous sommes constitués une première fois en collectif de pharmaciens au mois de juillet 2016 pour nous opposer au projet de refonte de notre code de déontologie. En effet, cet été le Conseil National de l’Ordre des Pharmaciens avait lancé une consultation sur son site afin que les pharmaciens inscrits se prononcent sur l’introduction d’une clause de conscience. Nous avons lancé une pétition demandant l’abandon de cette clause parce que nous pensions que celle-ci pouvait constituer un recul pour le droit des patient-e-s.

Grâce à notre intervention le projet de clause de conscience a été abandonné en septembre 2016.

A l’approche des présidentielles de 2017, @Hygiesuperbowl, pharmacien industriel et blogueur a interrogé les pharmaciens twittos sur leurs idées pour moderniser la profession. Il a compilé ces idées en dix propositions concrètes à mettre en place dans l’intérêt des patients et de la santé publique. Ces dix propositions ont été signées par un nouveau collectif d’une cinquantaine de pharmaciens et transmises aux parlementaires.

Je vais ici, à travers des anecdotes tirées de ma propre expérience professionnelle illustrer une partie de ces propositions.

Madame M, 80 ans, vient avec une ordonnance de son médecin traitant pour une prescription de fentanyl en patch.
Le médecin avait prescrit l’application d’un patch et demi toutes les 72 heures, ce qui impliquait de découper le dispositif. Or, le résumé des caractéristiques du produit (RCP) précise que les dispositifs ne peuvent être ni coupés ni pliés. La prescription, en l’état était hors autorisation de mise sur le marché (hors AMM).

Je décide donc d’appeler le prescripteur. Celui-ci commence par répondre que cette utilisation est faite couramment à l’hôpital et qu’elle est donc sans danger pour le patient. J’argumente en rappelant que des décès et des surdoses ont été observés lorsque le patch était endommagé. De plus, une validation empirique d’une utilisation non autorisée n’implique pas les mêmes garanties de sécurité d’utilisation lorsque celle-ci est faite dans les conditions prévues par l’AMM.

Dans ces conditions, j’indique mon refus d’honorer la dispensation. Le médecin décide alors de revoir Madame M afin de faire une nouvelle prescription conforme cette fois.

Je fus très satisfaite de l’issue trouvée dans ce cas. En effet, souvent lors de mes interventions pharmaceutiques auprès du prescripteur, que ce soit pour un refus de délivrance, une observation de contre-indication ou d’interactions médicamenteuses, je me suis vue opposer un maintien de la prescription en l’état. Parfois, le prescripteur incitait directement le patient à aller dans un autre pharmacie.
Actuellement, quand un pharmacien refuse de délivrer une boîte, il perd de
l’argent. C’est pourquoi, je soutiens la première des dix propositions qui est d’inciter l’opinion pharmaceutique, l’intervention et le refus de délivrance en rémunérant ces actes (Proposition Numéro 1).

Madame T. est sous traitement hormonal substitutif.
Depuis 6 mois, sa crème à base de promestriène est régulièrement en rupture d’approvisionnement. Ce qui occasionne de non moins réguliers appels au prescripteur afin de substituer son traitement. Des alternatives existent dans la même classe thérapeutique, pour la même indication.
Aux Pays-Bas, en Allemagne, les pharmaciens disposent d’un droit de substitution entre me-too et bio-similaires. Si nous disposions de ce droit, cela permettrait d’assurer la continuité des soins de Madame T.
Ainsi, comme il est proposé dans ce manifeste, il serait souhaitable de pouvoir substituer les me-too, biosimilaires et les médicaments en cas de rupture d’approvisionnement (Proposition Numéro 2).

Cette mesure pourrait être aussi source d’économies, par exemple lorsqu’une statine nouvelle sur le marché serait substituée par une statine génériquée et bénéficiant de surcroît d’un meilleur recul d’utilisation. Nous pensons que grâce aux économies réalisées cette mission devrait être rémunérée.

Julie, 21 ans qui ne présente aucun antécédents médicaux particuliers (ni diabète, ni insuffisance rénale, par exemple) et n’est pas enceinte.
Elle est venue à la pharmacie un samedi soir juste avant la fermeture. Elle présentait depuis le matin des brûlures à la miction ainsi qu’une impériosité mictionnelle. Elle n’avait ni fièvre, ni sang dans les urines ni douleurs dans les fosses lombaires. Elle n’avait jusqu’à présent jamais souffert de ces symptômes. Bref, elle semblait souffrir d’une cystite aigüe simple non récidivante.

Elle me demande un traitement efficace et me signale qu’elle doit partir le lendemain
matin pour un semestre d’études à l’étranger. Je n’ai pas eu d’autre solution que de lui conseiller de consulter un médecin, puisque nous ne disposons pas du droit de délivrer des antibiotiques monodoses recommandés dans ce cas.
C’est pourquoi, à l’image de ce qui se fait déjà dans d’autres pays, tels la Suisse, comme vous le rappelez page 865 du numéro de novembre, je souhaite comme cela est évoqué dans les dix propositions, que certains médicaments soient accessibles en vente libre. Les médicaments concernés seraient la pilule, les traitements anti-paludéens à visée prophylactique et les traitements de la cystite aigüe simple après la réalisation d’une bandelette urinaire de confirmation. (Proposition Numéro 4)

Parmi les membres du collectif, un pharmacien suggère que la dispensation des anti-paludéens pourrait s’inscrire dans le cadre d’un “entretien voyageurs” qui serait rémunéré. Notre rôle dans la prévention des maladies liées aux voyages serait ainsi reconnu et valorisé. Certains médicaments anti-paludéens ont un profil d’effets indésirables trop lourd tels la méfloquine et la quinine. Ces molécules seraient exclues de cette mesure

Concernant cette Proposition Numéro 4, je rajouterai pour ma part, la possibilité de prescrire les traitements substitutifs à la nicotine et que cela ouvre droit pour le patient à une prise en charge par la sécurité sociale. Dans un contexte de politique de santé publique où l’accent est mis sur le sevrage tabagique, il me paraît fondamental que ces traitements et leur prise en charge soient accessibles au plus grand nombre. Il faut rappeler que, grâce au maillage de pharmacies sur le territoire ainsi que la possibilité de s’entretenir avec un pharmacien sans délais ni rendez-vous, nous touchons des patients qui ne sont pas suivis régulièrement par un médecin.

Nous souhaiterions aussi pouvoir ajuster une ordonnance et être rémunérés pour cela (Proposition Numéro 5).
Il m’est arrivé régulièrement de proposer d’ajuster des posologies non appropriées après vérification auprès du prescripteur du contexte clinique. C’est arrivé notamment lors de prescription d’antibiotiques à de jeunes enfants, la dose initialement prescrite n’étant pas adaptée. J’ai contribué à baisser des surdoses en amoxicilline (la dose prescrite s’élevait au double de la dose recommandée) et à augmenter des doses (prescription de la moitié de la dose recommandée). Dans le premier cas, la iatrogénie médicamenteuse a été diminuée, dans le deuxième cas l’efficacité thérapeutique a été améliorée.

Certains médicaments nécessitent un contrôle biologique avant l’instauration du
traitement ou au cours de celui-ci, afin de dépister des effets indésirables ou une
contre-indication.
Citons pour exemple, le valdoxan ou la terbinafine (dosage des transaminases), des héparines de bas poids moléculaires (dosage des plaquettes), ou la clozapine (NFS).
Notre rôle de spécialiste du médicament est de vérifier lors de la dispensation de chaque prescription que celle-ci est compatible avec la santé du patient. Aujourd’hui nous n’avons pas d’accès aux constantes biologiques des patients. C’est très regrettable. En effet, comment pouvons-nous valider la posologie d’un médicament sans connaître le débit de filtration glomérulaire d’un patient âgé, diabétique ou hypertendu?

Nous réclamons la possibilité de demander et interpréter des tests de
laboratoire comme cela existe déjà à l’étranger (Proposition Numéro 7).

Rémunération
Ces nouvelles missions devraient être rémunérées ce qui progressivement permettrait de changer le modèle économique de l’officine. En effet, la rémunération actuelle reposant essentiellement sur le volume de boîtes de médicaments vendus ne favorise pas l’intervention pharmaceutique et augmente par conséquent l’iatrogénie.

Pour financer une partie de ces missions il est proposé de dérembourser
l’homéopathie (Proposition Numéro 3).

Réformer les études pharmacie.
Par ailleurs, je suis consciente que pour pour que les pharmaciens soient de meilleurs interlocuteurs auprès des autres professionnels de santé, il serait souhaitable que leur formation initiale soit plus solide en pharmacie clinique et en stratégie thérapeutique.

C’est pourquoi, je pense également qu’il faudrait réformer les études de pharmacie (Proposition Numéro 9).

Notre formation initiale comporte beaucoup de chimie. A quoi me servent aujourd’hui les heures de TP de chimie analytique?
Des enseignements tournés davantage vers les soins pharmaceutiques auraient été plus profitables pour me préparer à ma pratique actuelle.

Je suis convaincue, comme vous cher Prescrire, que l’évolution du rôle des pharmaciens est souhaitable et nécessaire tant pour les patients que pour les pharmaciens eux-mêmes.

C’est pour cette raison que, comme le Collectif Pharmacien, je soutiens les “10 propositions pour la pharma” du pharmacien @HygieSuperBowl, blogueur de La
Coupe d’Hygie.

Pour retrouver en détails les dix propositions, je vous invite à aller sur le blog.
Et à consulter la tribune du collectif sur le plus.

Céline Verrier
Pharmacienne adjointe en officine