Harry Potter et l’école des gynécos

Vous le savez, je suis un extrémiste de l’information accessible et compréhensible pour les patients. Alors forcément quand j’ai vu une étude sur la lisibilité d’articles écrits pour les patients par des associations de gynécologues, je l’ai lu. Vous vous rendez compte ? Les gynécologues ET la lisibilité ? ENSEMBLE ! DANS LE MEME ARTICLE !!!!! Il fallait que je vous en parle.

279 articles. Les auteurs ont analysé 279 articles sur les sites web de 6 prestigieuses sociétés savantes en gynécologie-obstétrique. Ces articles sont tous destinés aux patients. Ils font partie du matériel d’éducation à la santé gynécologique. Leur but est de donner les bases, le vocabulaire et les recommandations pour prendre les bonnes décisions. Les auteurs ont passé ces 279 articles à la moulinette de la lisibilité. Comment ? Avec Microsoft Word tout simplement !

Le Test de Flesch-Kincaid.
Les chercheurs ont utilisé un test accessible à tous. Le Test de Flesch-Kincaid.

Ce test évalue mathématiquement la lisibilité d’un texte selon plusieurs critères : le nombre de mots par phrase, le nombre de phrases, le nombre de syllabes et l’utilisation de la voix active. Ce calcul permet de déterminer quel niveau scolaire est nécessaire pour lire le texte sans difficulté. Aux USA, la première année à l’école élémentaire s’appelle le 1er grade (soit le CP). Pour qu’un texte soit lisible, il doit s’adresser à des personnes ayant le même niveau de lecture que nos collégiens en France (soit entre le 6e et le 8e grade).

Le tableau ci-dessous présente le score au test et le niveau scolaire correspondant selon le grade.

Indice de Flesch Flesch-Kincaid Grade Level Nb de mots / phrases Nb de syllabes / mots Niveau stylistique Niveau scolaire
0 à 30 > 15e grade 29 et plus 1,92 et plus Très complexe Universitaire
30 à 50 13e au 15e grade 25 1,67 Complexe 1er cycle universitaire
50 à 60 10e au 12e 21 1,55 Assez complexe Lycée
60 à 70 8e et 9e grade 17 1,47 Standard Quatrième / troisième
70 à 80 7e grade 14 1,39 Assez simple Cinquième
80 à 90 6e grade 11 1,31 Simple Sixième
90 à 100 5e grade 8 ou moins 1,23 ou moins Très simple Cours moyen

Certaines publications ont évalué que 40% des adultes étaient incapables de comprendre un texte supérieur ou égal au grade 8.

Un des plus gros défaut de ce test ? Dans Word, il ne fonctionne que dans la langue anglaise.

Harry Potter, l’exemple à suivre.

Donner un outil de lisibilité à des personnes comme moi et on vous teste tous les écrits qui nous passent sous les yeux. Ainsi, des “Readability Geek” se sont amusés à tester la lisibilité des romans populaires.

On y découvre que certains succès de la littérature ont tous été écrits pour des lecteurs niveau collège français. Etait-ce fait exprès ? Le 1er tome d’Harry Potter peut être lu par des CM2-6e. Entre le 1er et le dernier tome, JK Rowling a-telle adapté son oeuvre à son lectorat en augmentant progressivement la difficulté de lecture ?

Harry Potter et l’école des gynécologues.

Revenons à nos 279 articles. Seulement 4% des 279 articles atteignent le seuil du 6e grade. En moyenne, les 279 documents dépassent le 10e grade.

Le Collège Américain des Gynécologues-Obstétriciens (ACOG) recommande que les documents d’éducation patient soient inférieurs ou égales au 6e grade.

C’est pourquoi, l’ACOG a été assez étonné par les résultats de l’étude de ses articles. Elle a montré que leurs documents atteignaient en moyenne le 9e grade. Les classant 2e sur 6. En fait, aucune des 6 organisations n’a obtenu en moyenne le 6e grade pour ses articles. Les documents de l’ARHP ont été classés comme les plus lisibles avec un niveau 7e grade en moyenne.

La lisibilité, un sujet très sérieux…dans les pays anglo-saxons.

Aux Etats Unis, la lisibilité est devenue une cause nationale. Pourquoi? Car le faible niveau de “health literacy” (connaissances en santé) a des conséquences graves pour les personnes :

  • Elles vont plus souvent aux urgences.
  • Elles sont plus souvent hospitalisés.
  • Elles adhérent moins facilement à leur traitement.
  • Et elles ont une espérance de vie plus faible.

C’est pourquoi l’ACOG recommande aux gynécologues de prendre sérieusement en compte ce sujet. Les agences gouvernementales, les organisations de professionnels de santé ou les autorités de santé comme le CDC ou le NIH poussent également le sujet fortement.

Par exemple, les comités d’éthique et le NIH ont établi une règle simple. La lisibilité des formulaires de consentement des participants aux essais cliniques doit être inférieure au 8e grade. Et c’est l’évidence. Comment s’assurer du consentement libre et éclairé d’une personne qui n’a pas compris ce qu’elle a lu ?

Qu’est-ce que l’Health Literacy ?

Pour une fois, le Wikipedia français n’est pas votre ami. Vous n’avez déjà rien trouvé sur le Test de Flesch Kincaid. Pour l’health literacy, la traduction française renvoie à la médecine préventive. Ce qui n’a pas grand chose à voir avec le sujet.  Heureusement, nos cousins canadiens sont là pour en donner une traduction française la…littéracie. Et une définition:

La littératie en santé est la capacité à trouver, à comprendre, et à adopter les comportements appropriés permettant de prendre les meilleures décisions pour sa santé. 

Des conséquences directes pour la santé des personnes.

La littérature scientifique a démontré que le faible niveau de littéracie avait des implications importantes :

  • Un surcoût de 3 à 5% pour les dépenses des systèmes de santé.
  • Moins de participation aux opérations de dépistage.
  • Une prise de risque plus élevée.
  • Plus d’accidents de travail.
  • Une moins bonne gestion des maladies chroniques (diabète, VIH et asthme).
  • Une moins bonne observance aux traitements.
  • Plus d’hospitalisations et de réhospitalisations.
  • Un taux plus élevé de cancer du col de l’utérus.
  • Un taux plus élevé de diabète.
  • Un taux de mortalité 50 % plus élevé, sur une période de cinq ans, (accidents cardiovasculaires, cancers, et autres).

60% des adultes ont de faibles connaissances en santé.

Au Canada, 60 % des adultes et 88 % des personnes âgées n’ont pas les compétences nécessaires pour trouver, comprendre et utiliser l’information de manière à pouvoir prendre les bonnes décisions pour leur santé. 42 % à 55 % des Canadiens âgés de 16 à 65 ans ont des difficultés à comprendre un texte écrit ou des textes schématiques et chiffrés.

(Source ici)

La France en retard.

Quand je parle de ce sujet en France, on me répond souvent :

  1. Le médecin est là pour expliquer.
  2. Mais les gens n’ont pas envie de savoir.
  3. Il faut former la population.
  4. On s’en fout de la lisibilité. Ce n’est pas la priorité.

Oui…mais en fait non.

1) Le jargon des professionnels de santé empêche les patients d’avoir une bonne information.

Vous moquez les antivaccins, les pro-homéopathies ? Mais leur langage est bien plus facile à comprendre que celui des professionnels qui peinent à adopter un langage simple et accessible.

2) Les gens n’ont pas envie de savoir ? Regardez le succès des forums type Doctissimo et des groupes facebook et arrêtez de vous moquer. Leur succès est principalement dû à la lisibilité du contenu.

3) La formation des patients est une réponse élitiste. Oui, dans un monde idéal, toute la population a une littéracie en santé de haut niveau. Mais cela n’arrivera pas de sitôt. C’est donc aux acteurs de santé d’abattre les barrières entre les patients et le monde de la santé. Ce n’est pas aux patient de surmonter ces barricades.

4) Ce n’est pas la priorité ? Faut que je vous rappelle les conséquences sur la santé ?

Et les gynécologues français ?

Une structure de Recherche Clinique a eu une idée géniale. Elle a développé un outil en ligne permettant de tester la lisibilité des textes en français ! Cet outil est principalement dédié aux formulaires de consentement.

Et vous savez que le Collège National des Gynécologues Obstétriciens Français (CNGOF) a un espace public ? AVEC UN TEXTE SUR LA CONTRACEPTION ! Celui-ci obtient un score supérieur au grade 13. Soit un texte lisible par des universitaires. Voilà, voilà.

Allez, jouons un peu. Voici les évaluations de tous les articles contenus dans l’espace grand public du CNGOF !

Les auteurs des articles sont tous médecins. Une moyenne aux alentours du grade 12. Soit un niveau Terminale au Lycée. 4 articles seulement atteignent le niveau collège. Aucun n’arrive au grade 6. L’espace grand public devrait plutôt s’appeler l’espace universitaire.

Et mon billet ? Quel score de lisibilité ? Il est lisible par des collégiens français. Mais JK Rowling est bien plus lisible et passionnante.

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