J’arrête la pilule mais pas la post-vérité

Je préparais tranquillement une réponse à la seconde lettre d’Henri Joyeux (je ne t’oublie pas tonton), quand apparait dans mon fil twitter une vidéo du compte @brutofficiel avec le titre suivant : Abandonner la pilule à cause de ses possibles effets secondaires ? Le point de vue de Sabrina Debusquat, auteure de « J’arrête la pilule ».  Une vidéo sur les effets secondaires de la pilule, forcément, cela attire mon attention. Et plus généralement, un média ou des réseaux sociaux parlant d’effets indésirables doit attirer l’attention de toute personne travaillant dans l’industrie pharmaceutique. Ne serait-ce que par obligation contractuelle. Donc, je visionne ce teaser, cette bande annonce présentant le livre de cette auteure. Et très rapidement, mon détecteur à bullshit s’active. Façon sirènes de la ville le premier mercredi du mois. 

Au cas où vous n’auriez pas eu la chance de visionner cette interview, voici une petite séance de rattrapage.

C’est bon ? Vous l’avez vu ? Petit débunkage rapide de cette vidéo.

« Aujourd’hui, on a plus de femmes qui vont décéder de leurs pilules chaque année que de violences conjugales. »
Le titre choc. Associer pilule et violences conjugales. Vouloir comparer un médicament, qui a été évalué et qui a démontré une balance bénéfice-risque positive, à des violences relevant du code pénal et qui tuent chaque année environ 150 personnes.

Sauf que cette sentence racoleuse est fausse. Rappelons-le autant que possible, prendre la pilule est moins dangereux pour la santé d’une femme qu’une grossesse. Quelle que soit la pilule utilisée. Par exemple sur le risque d’embolie (un caillot qui va bloquer la circulation du sang).


(Source : FDA)

En France, l’ANSM a estimé en 2013 que la pilule était reliée à 20 décès par embolie. 20. Soit autant que le nombre de décès provoqués par la foudre chaque année.

Plus de 4 millions de femmes prennent la pilule. Environ 20 décès par embolie par an. Soit environ 1 décès pour 200 000 utilisatrices.

Rappelons également que chaque année, sur environ 800 000 grossesses, 80 femmes décèdent à cause de la grossesse. Soit environ 1 décès pour 10 000 femmes enceintes.

Alors comment l’auteure arrive au constat que la pilule tuerait plus que les violences conjugales ? En prenant le risque de cancer et en calculant elle-même les possibles décès.

Au cas où l’erreur ne vous aurait pas sauté aux yeux, voila ce que dit la Société Savante dans ce passage. Chez les femmes qui prennent la pilule, on va dénombrer 1 à 2 cas additionnels de cancer par tranche de 10 000 femmes en comparaison de la population non utilisatrice. Mais ces 1 à 2 cas additionnels sont sur la vie entière des femmes. Et non pas chaque année. Cela signifie que sur les environ 4 millions de femmes utilisatrices de la pilule, le nombre de cancer additionnel serait de 405 à 810 sur 30 à 40 ans. Soit une dizaine ou une vingtaine par an tout au plus.

Le calcul faux n’est pas la chose qui m’agace le plus. Parler des risques du cancer avec la pilule et oublier que la pilule a aussi un effet protecteur sur certains cancers relève d’une certaine malhonnêté intellectuelle. Plus généralement, quand on veut affirmer que la pilule tue plus que les violences conjugales (qu’est-ce que cette comparaison putaclick m’énerve), on étudie la mortalité des femmes utilisatrices et des non-utilisatrices. Et non pas un risque sélectionné à dessein pour servir son intérêt éditorial. Le pire ? Elle avait l’information mais a décidé de l’ignorer sciemment.

Et cette étude montrera que les utilisatrices de pilules ont moins de risque de cancer que les non utilisatrices. Mais ça l’auteure ne le dira jamais. Bien au contraire. Elle va utiliser le cancer pour agiter les peurs. Faire appel aux émotions.

Une phrase choc a suffit à mettre en alerte mon détecteur à bullshit.

Le reste n’est pas piqué des hannetons non plus.

« La pilule oestroprogestative (…) est classée comme un cancérigène avéré et reconnue de catégorie 1 »
Comme l’alcool, le formaldhéhyde présent dans les poires, la viande transformée…and so what ? Oui, la pilule est classée comme cancérigène. Oui elle peut augmenter le risque de certains cancers.

Mais comme on l’a vu, en globalité, elle diminue le risque de faire des cancers. Alors faire du name dropping en parlant de la liste des cancérigènes du CIRC, ce n’est pas faire de l’information complète et accessible. C’est vouloir inquiéter la population sur un médicament en communiquant uniquement et sélectivement sur les risques. Jamais sur les bénéfices.

« Beaucoup de contraceptions masculines sont développées et testées avec succès chez l’être humain depuis les années 1980 »
Donc là pépouze, elle explique que la contraception masculine existe et que plein d’études montrent que cela fonctionne très bien en toute sécurité. En fait, c’est faux. J’avais déjà débunké ce type de fake news dans le billet « la contraception masculine et les mauviettes ». Mais bon, pourquoi s’embarrasser avec les faits ?

« Malheureusement, visiblement l’industrie estime aujourd’hui d’après ces chercheurs-là qu’il n’y a pas vraiment de marché « 

Tenez vous bien, vous allez tomber de votre chaise. On n’a pas de pilule masculine car…les labos ne veulent pas la commercialiser ! Non, mais sérieusement, Elle a été faire un tour en pharmacie une fois dans sa vie ? ON Y VEND LA JOUVENCE DE L’ABBE SOURY putain !

Pas de marché pour la contraception masculine alors que 3 milliards d’hommes sont des utilisateurs potentiels ! 20 millions d’hommes en France potentiellement concernés ! Imaginez seulement 4% d’utilisateurs sur ces 20 millions et ça fait 800 000 personnes. Soit le marché de l’insuline.

Par contre, la Jouvence de l’Abbé Soury, là y’a un marché. TOUT VA BIEN. Tout est parfaitement logique!

« Une fois qu’on est sortie de la pilule et du stérilet et bien on retourne un peu à l’âge de pierre contraceptif. »
C’est vrai. A l’âge de pierre il ont inventé la contraception d’urgence, le diaphragme, l’éponge et le préservatif en latex. Juste après les outils en silex, je crois.
Alors non, il n’existe pas que la pilule oestro-progestative et le stérilet. Plusieurs méthodes existent. Certaines peuvent être combinées pour améliorer l’efficacité.

De mon coté, je pense que plus il y a de contraceptions disponibles, plus les personnes trouveront facilement celle qui leur convient à chaque moment de leur vie. Et c’est cela que je reproche à cette auteure. La pilule est une méthode parmi d’autres. Certes la plus utilisée. Elle a des avantages et des inconvénients. Comme n’importe quel moyen de contraception. La solution miracle qui conviendrait à 100% de la population n’existera jamais. Et la Jouvence de l’Abbé Soury n’est pas un moyen contraceptif.

Nous sommes dans l’ère de la post-vérité 
Oui, la question des effets indésirables est un vrai sujet. D’où l’importance que chaque personne obtienne une information juste, complète et accessible.
Oui, actuellement, les femmes supportent souvent seules le poids de la contraception. Le sujet est sérieux. Et il serait nécessaire de se pencher sur l’éducation à la santé sexuelle pour améliorer cet état de fait.
Mais la recherche de sensationnalisme, les fausses informations et les opinions présentées à tort comme des faits scientifiques interdisent tout débat sur ces questions avec cette auteure. 1 minute 30 de vidéo ont suffit pour détruire sa crédibilité.

Je ne m’inquiète pas pour elle. Ce billet et les réactions des Twittos scientifiques n’auront finalement que peu d’impact. Les arguments avancés sont suffisamment « vendeurs » pour assurer une bonne couverture médiatique. Mais cela en dit long sur cette nouvelle ère de la post-vérité. On en appelle à l’émotion en usant d’images et phrases percutantes et en ignorant (ou en passant sous silence) les faits scientifiques. L’audience est au rendez-vous et incite d’autres à faire de même.

Martin Winckler qui a suivi l’initiation de ce travail a finalement refusé de préfacer l’ouvrage. L’inverse aurait été étonnant.


A lire également :
Un autre débunkage de l’interview et des propos de l’auteure. A dérouler comme on dit.

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