Lévothyrox : Quelques Commentaires

Ce billet est une réponse au dernier billet du Dr Dominique Dupagne « Crise du LEVOTHYROX – Acte II » que je vous invite à consulter avant de continuer la lecture de ces commentaires.

Le Dr Dominique Dupagne y fait une analyse de la situation qui me semble, cette fois, pertinente. Je lui adresse ci-dessous quelques commentaires et explications sur certains points qu’il soulève.

Monsieur Dupagne,

Je partage cette fois votre analyse sur la polémique Lévothyrox. Je souhaite y apporter quelques commentaires et explications de mon côté.

Les études de bioéquivalence sont de bonnes qualités
L’étude de Merck a été faite sur un très grand nombre de volontaires pour ce type d’étude et les résultats étaient bons. Contrairement à la situation belge. En Belgique, le sponsor de l’étude a proposé une étude de switch car la bioéquivalence n’était pas au rendez-vous.

Rien dans la réglementation n’obligeait le laboratoire Merck à faire une étude de switch avec de tels résultats. Compte tenu du nombre important de volontaires dans la bioéquivalence, l’ANSM et Merck auraient pu imaginer un autre plan d’investigation. Par exemple, réduire le nombre de volontaires sains et faire exceptionnellement une étude de switch en tenant compte du nombre élevé de patients concernés. Un tel plan aurait pu être fait à budget constant. Mais il est facile pour nous de refaire le match après le coup de sifflet final. Il faut bien comprendre que ce n’est pas l’usage et l’ANSM avait de bonnes données en main. Il y a donc là peut être une leçon a tiré dans le futur pour ce type de médicament à marge thérapeutique étroite et utilisé par des millions de patients.

Quid du circuit logistique?
Autre point que je n’ai pas vu évoqué jusqu’ici : le circuit logistique. Je n’ai pas eu le temps de développer ce point. Mais celui-ci doit être pris en compte. En effet, il s’écoule un certain temps entre la production en usine et la distribution en officine. Il me semble (mais c’est à vérifier) que ce point n’a pas été pris en compte dans l’étude. Et c’est là que l’étude de switch en vie réelle aurait été intéressante.

Je m’explique. Lors d’un essai clinique, le temps entre la production et la distribution des centres est relativement court. En vie réelle, ce n’est plus la même situation. La variable de la gestion de stock entre en jeu. Et c’est pour cela que la durée de stabilité est une donnée essentielle. Connaissant l’arrivée prochaine des nouvelles formules, le circuit logistique a peut être joué un rôle en fournissant aux patients des stocks avec une date de production plus ancienne que d’habitude. Or, plus le temps passe, plus la stabilité du lot du Lévothyrox  ancienne formule était incertaine. Tout ceci reste très hypothétique et Merck a peut être pris en compte également cet aspect. Mais l’essai de switch en vie réelle aurait sur point aussi permis de lever tout doute.

La fiabilité des études
Vous évoquez la fiabilité des études. Je rappelle que les études peuvent être inspectées jusqu’à 25 ans après leur réalisation (selon la réglementation applicable par exemple au Canada et en Europe à partir de 2019). Même si les inspections ne sont jamais agréables pour un laboratoire, il aurait été judicieux que l’ANSM lance dès le mois de Mai une inspection de l’étude. Plus vous montrez que vous avez bien travaillé, plus vous tordez le cou à tout type de rumeur et théorie du complot. Une bonne cellule de gestion de crise l’aurait très vite comprise. L’a-t-elle fait ? Dans ce cas, elle aurait du le communiquer publiquement.

L’anonymisation des données
J’aimerai également revenir sur l’anonymisation des documents publiés par l’ANSM. Il s’agit d’une obligation pour se conformer à la Protection des Données Personnelles. Sur ce point, la législation a été renforcée récemment et le non-respect est sanctionné d’une amende de plusieurs millions d’euros (plus des sanctions pénales). Il s’agit d’un sujet très complexe pour les laboratoires. En attendant la formation d’un groupe d’experts à l’EMA pour émettre des recommandations de bonnes pratiques d’anonymisation, les laboratoires  préfèrent être très (trop) prudents pour éviter tout risque de ré-identification des participants (par des assureurs par exemple). De plus, si cette publication est la bienvenue, il faut s’assurer que les participants ont bien donnée leur accord pour l’utilisation de leurs données à leur usage. L’anonymisation permet de s’affranchir en partie de cet aspect. Mais ce sujet est très sensible et il doit être abordé avec un maximum de précaution pour garantir la meilleure balance entre transparence et respect des données privées.

Pour avoir l’habitude de ce type d’anonymisation et des méthodes utilisées, j’ai l’impression que l’anonymisation a été réalisée par une Agence Réglementaire (l’EMA lors d’une demande via la policy 43? Ou l’ANSM directement?) plutôt que par Merck. C’est un sentiment personnel. Je me trompe peut-être. Dans tous les cas, celle-ci prend du temps. Et il aurait été judicieux de publier dans un premier temps les résumés des résultats (Clinical study report synopsis), le clinical overview et le clinical summary, puis le rapport en entier.

Sans oublier le Public assessment report. Mais c’est encore une autre histoire.

Les défauts d’information, une culture française
Je partage complètement votre avis sur les défauts d’information. L’absence de PAR, l’absence d’information et l’anecdote que vous mentionnez ne sont que de tristes exemples de la culture de l’Agence française. J’ai également de mon côté des anecdotes personnelles qui vont dans votre sens. Ce n’est pas juste un problème ponctuel mais bien un problème structurel et culturel. Il sera difficile de le résoudre tant ceci est bien ancré.

Pourquoi la transparence est importante.
Les rapports d’essai cliniques dans un dossier d’AMM font régulièrement plus de 150 000 pages. Certes, l’opinion publique ne lira jamais tous les rapports. Mais elle doit pouvoir avoir accès à chaque moment à la documentation. L’Agence ne l’a pas compris. Et c’est le plus dramatique dans cette histoire. Sur le fond, elle a bien travaillé. Le laboratoire également. Mais ils ont négligé encore une fois que le travail de l’Agence et du laboratoire,  ce n’est pas seulement le comprimé qui est dans la boite, c’est aussi (et surtout?) l’information qui est donnée avec.

Bien qu’ayant critiqué votre précédent billet et étant assez régulièrement en désaccord sur nombreux sujets, je reconnais vos efforts pour aider les patients à y voir plus clair. Sur ce dernier billet, je ne peux que vous féliciter sur l’éclairage que vous leur apportez.

Et comme disait Beaumarchais : « Sans la liberté de blâmer il n’y a point d’éloge flatteur ».

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire