Le paracétamol sans ordonnance, c’est 3 grammes par jour max !

Nouvelle passe d’armes entre l’UFC-Que Choisir et les pharmaciens. A chaque fois, l’association fait une enquête et relève les mauvaises pratiques d’un nombre significatif de pharmaciens. Et à chaque fois, les représentants, au lieu de prendre la mesure du problème, reprennent le rôle de la reine outragée. Mais pas dans sa meilleure scène. La dernière en date est un nouvel épisode de ce numéro de duettiste. Bien aidé, involontairement, par l’Agence du Médicament. La mauvaise information sur le médicament en France, épisode 89054 ! (On se lasse non ?)

L’enquête de l’UFC-Que Choisir a un seul but : vérifier que les pharmacies suivent les bonnes pratiques et délivrent au comptoir le bon conseil pour les médicaments sans ordonnance. L’association considérant peut-être qu’il s’agit du seul argument justifiant encore le monopole pharmaceutique sur ce type de médicaments.

Pour évaluer les officines, on envoie des clients mystères. Soit le B.A-BA de toute démarche qualité. Rien d’incongru. Ca en devient même une routine. Ici, des clients mystères achètent sans ordonnance du Doliprane 1000 mg et de l’Actifed Rhume Jour et Nuit. Ils s’attendent à recevoir un certain nombre de conseils et notent les pharmacies sur ces critères. Or, les résultats sont catastrophiques. Sur les 772 pharmacies :

  • 14% n’ont pas mis en garde les patient des dangers de l’association de ces 2 médicaments.
  • 54% des pharmacies ont conseillé une dose supérieure à 3 grammes. Soit la dose maximale pour le paracétamol sans ordonnance.
  • 24% ont conseillé des doses supérieures à 4 grammes. Soit la dose maximale pour le paracétamol après avis d’un médecin.

CA-TA-STRO-PHI-QUE. Après, chaque audit, on présente les résultats aux principaux concernés afin de connaitre leur avis et d’écouter leur proposition d’amélioration. Mais avec les professionnels de santé, j’ai remarqué que ce type d’étude donnait lieu au déni. On se gargarise que la majorité pratique bien. Oubliant que la démarche qualité n’est pas une élection. La démarche qualité vise à obtenir au minimum 95% de bonnes pratiques. Pas une majorité présidentielle de 50% + 1 voix. La majorité en santé est une mauvaise pratique. 50%+1 en santé, ca veut dire 50-1 qui travaille mal. C’est beaucoup trop.

Et pourtant, on va entendre ces arguments surannés : “ce n’est pas la majorité”, “il ne faut pas pointer du doigt une profession à cause d’une minorité”. Mais alors pourquoi les professionnels de santé ont-ils un Ordre si ce n’est pas pour garantir l’homogénéité des pratiques de TOUS les professionnels. Pas seulement d’une majorité.

Bon, ces arguments déplorables, à la rigueur, on commence à en avoir l’habitude. Le déni est-il inhérent au corporatisme ? Vous avez 2 heures. Par contre, je ne m’attendais pas à entendre des représentants de pharmaciens contester le dosage maximum présenté par l’association ? Car en plus du déni, l’un des principaux syndicats de pharmaciens (la FSPF) va montrer qu’il ne connait pas la dose journalière à ne pas dépasser pour le paracétamol sans ordonnance. Ce qui justifie dans leur totalité les arguments de l’UFC Que Choisir.

Démonstration.

Dans ce communiqué, la FSPF aurait plutôt du titrer : les enquêtes se succèdent et notre syndicat n’a toujours rien compris !

La FSPF, sur la base du RCP du Doliprane 1000 mg (la notice du professionnel de santé), fustige le travail de l’UFC Que choisir notamment sur la dose maximale en mettant en doute leur professionnalisme.

“Un travail journalistique de qualité aurait permis d’éviter les conclusions erronées imposant l’avis d’un médecin pour augmenter la posologie à 4 g par jour dans certaines situations. Ces approximations discréditent les résultats de cette enquête.”

Sauf que l’UFC Que Choisir a raison. La dose de 4 grammes nécessite bien un avis médical. Et pour paraphraser la FSPF, un travail officinal de qualité aurait permis d’éviter de recommander des doses dangereuses pour les patients. Ce qu’on attend de n’importe quel pharmacien.

Pourquoi l’UFC Que choisir a raison ? Déjà, parce que c’est écrit sur la notice du Doliprane 1000 mg et sur le RCP de l’Actifed. Une simple lecture de ces 2 documents devrait attirer l’attention d’un pharmacien sur l’analyse à tirer du RCP du Doliprane 1000 mg.

Notice du doliprane 1000 mg (source ici)

RCP de l’Actifed Jour et Nuit (source ici)

On remarquera d’ailleurs que la notice de l’Actifed ne précise pas la dose maximale à ne pas dépasser.

Mauvaise information…encore et toujours. Ici, l’ANSM est au centre du jeu. L’Agence utilise des modèles de RCP pour le paracétamol. Mais ce modèle ne précise pas clairement que la dose maximum est de 3 grammes pour la version sans ordonnance. L’ANSM laisse aussi perdurer une incohérence des dosages maximum entre plusieurs spécialités contenant du paracétamol. Sans parler de l’oubli de la dose maximale dans la notice de l’Actifed. Voilà comment poser les fondations à une mauvaise information du public…et des professionnels de santé.

RCP et notices, validés et pilotés par l’ANSM, devraient aider à rattraper le manque de connaissances des professionnels. Mais dans le cas du paracétamol, ils ne remplissent par leur rôle par manque de clarté et de cohérence.

Et cela n’a pas loupé. Les représentants des pharmaciens, au lieu de faire preuve d’humilité devant des résultats si inquiétants, se sont pris les pieds dans le tapis et ont démontré, si besoin était, qu’une proportion importante d’entre eux ne connait pas la dose quotidienne à ne pas dépasser pour du paracétamol sans ordonnance. Et le RCP ne les a pas aidés à corriger leur méconnaissance. Inquiétant vous avez dit ?

Vous allez dire que je la ramène encore avec le Royaume-Uni. Mais traversons la Manche, et nous constaterons que l’information dans le RCP britannique d’un paracétamol est limpide : La dose maximale quotidienne est de 3 grammes. Point. Soit en anglais “MUST NOT (et pas “should not” or “may not”) exceed 3 000 mg”.

(Source ici)

Tout ceci pourrait prêter à sourire si le surdosage en paracétamol n’était pas la première cause d’intoxication médicamenteuse en France.

Et cette précaution supplémentaire nécessitant un avis médical pour passer de 3 à 4 grammes a un but : protéger la vie des patients.

En se fondant sur huit études existantes, une équipe menée par le Pr Philip Conaghan de l’hôpital britannique de Leeds, a noté un possible taux de mortalité accru pouvant atteindre jusqu’à 63% chez les patients consommant, pendant 2 semaines ou plus, des doses égales ou supérieures à 3 g par jour (source ici).

Si l’UFC-Que Choisir avait besoin de montrer que les pharmaciens ne connaissent pas les règles de dispensation du paracétamol, la FSPF lui a donné un bon coup de main.

Il aurait été plus avisé que ce syndicat nous explique comment améliorer les pratiques des pharmaciens. Pour que la prochaine enquête mystère montre que 95% des pharmaciens ont une pratique de qualité. Et pas seulement la majorité.


Addendum:

Aux Etats-Unis, plusieurs cas d’intoxication au paracétamol pour des doses de 4g a incité les autorités à réagir. Afin de réduire les risques d’atteinte du foie à cause de ce surdosage, la FDA (l’Agence américaine du médicament) a revu, en 2011, ses recommandations et a imposé plusieurs mesures aux fabricants (source ici):
Première mesure : pour les antidouleurs sous prescription (notamment ceux combinant un opiacé et du paracétamol), la FDA réduire le dosage de paracétamol de chaque unité (comprimés, gélules,…) à 325 mg maximum.
Deuxième mesure : le dosage maximum recommandé aux patients a été réduit de 4 grammes à…3 grammes !
On retrouve d’ailleurs ce changement sur le site du Tylenol, l’équivalent du doliprane aux US en terme de popularité et d’utilisation (source ici)

Les dosages à 4 grammes sont toujours autorisés mais uniquement après consultation médicale. Et il est demandé au pharmacien d’envoyer systématiquement une notification au médecin quand sa prescription dépasse les 3 grammes.

On remarquera également un autre point intéressant. Dolflash, à la base une marque ombrelle de Doliprane, a obtenu une AMM européenne via une procédure dite de reconnaissance mutuelle. Cette procédure implique plusieurs Etats Membre de l’Union Européenne. Ce RCP revu et approuvé à plusieurs indique une dose maximale de 3 grammes. Et ne fait aucune mention de la possibilité de dépasser cette dose. Surement l’influence des pays scandinaves qui faisaient partie de cette procédure.

(source ici)

 

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