Primum non nocere

Il aura suffi de quelques tweets. Quelques centaines de caractères pour déclencher un torrent d’insultes et de moqueries. Certains se laissant même aller au cyber harcèlement. Quelques mots de Marie Hélène Lahaye (MHL). Ses quelques minutes d’écriture ont été récompensées par 4 à 5 jours d’hostilités. On trouve même un billet sur un blog pour expliquer combien elle est méprisable.
Mais qu’a donc semé MHL pour récolter cette tempête? Elle a eu l’outrecuidance de remettre en cause une nouvelle mention dans le carnet de santé.

Vous imaginez ? Une juriste ose demander pourquoi le carnet de santé recommande désormais un examen annuel des organes génitaux externes chez les petites filles (et les petits garçons aussi).

Il faut dire, MHL le fait exprès. A chaque fois qu’elle découvre une pratique médicale, elle lui crie : T’es qui toi ? Sourire narquois au visage signifiant « sur quelles données de la science repose cette pratique ? Est-elle vraiment dans l’intérêt des patient(e)s ? »

  • La palpation des seins en routine chez les femmes en bonne santé ? T’es qui toi ? Montre moi d’abord que tu permets de réduire la mortalité. Et le surdiagnostic, on en parle ? Les conséquences des faux positifs, on y a pensé ?
  • L’interdiction de boire de l’eau pendant l’accouchement ? T’es qui toi ? Quelle étude montre que c’est dangereux pour la femme ? Pourquoi cette contrainte ?
  • L’épisiotomie chez 44% des femmes lors de leur premier accouchement ? T’es qui toi ? Pourquoi ce taux chute à 14% au 2e enfant? Pourquoi certaines maternités en France sont à 1% ?
  • Le toucher vaginal en routine ? T’es qui toi ?

Et si ces pratiques sont faites sans données de la science ou si elles sont utilisées abusivement, MHL les qualifie automatiquement de maltraitance. Simple. Basique.

Tout acte inutile et superflu pour le patient est une maltraitance. Cette définition est dans l’esprit même de la médecine. Je l’aime beaucoup.

Les maltraitances, à force d’en parler, de les pointer, elle en a fait un livre. Une attaque en règle de ces pratiques et contraintes inutiles, abusives, délétères ou mal vécues par certaines patientes.

Vous me direz, qu’est-ce qu’elle y connaît Rick Hunter à la médecine ? Et bien justement. Rien du tout. Et ç’est là son point fort. Elle adopte une position de juriste : Les professionnels de santé doivent aux patients des soins selon l’état actuel de l’art ainsi qu’une parfaite information. Alors, elle se plonge dans les données de la science. Elle benchmarke les pratiques. Elle compare les recommandations françaises aux recommandations internationales. Et quand elle détecte une différence de pratique, elle se demande pourquoi le petit village gaulois continue de faire bande à part.

Bref, de mon point de vue, MHL en appelle à la rationalité. Le raisonnement juridique n’est d’ailleurs pas très éloigné du raisonnement scientifique dans son mécanisme.

Depuis que je suis MHL sur les réseaux sociaux, j’ai cette impression qu’elle a fait sienne, peut être sans le savoir, la célèbre maxime « Primum non nocere ». D’abord ne pas nuire.

Cette devise est la pierre angulaire du soin. N’importe quel professionnel de santé dans le monde doit s’y conformer. D’abord ne pas nuire aux patients.

Alors pourquoi MHL déclenche ces réactions d’hostilité du corps médical ?

MHL remet en cause, non pas la science, mais les habitudes. La zone de confort. Elle oblige le corps médical à se demander : est-ce que ma pratique est bien dans l’intérêt du patient. L’enseignement que j’ai reçu est-il conforme à l’état actuel des connaissances ? Les patients ont-ils eu la bonne information ? Ont-ils donné un consentement éclairé ?

Certains dans ce corps médical vivent mal qu’une juriste, extérieure à cette corporation, demande des justifications sur chaque acte pratiqué. Eux voudraient qu’on leur confie l’un des biens les plus précieux, notre santé, sans jamais les questionner.

Et pourtant, la santé a un besoin vital de personnes comme MHL qui remettent en cause régulièrement les pratiques. Ce travail est salutaire pour en finir avec des pratiques désuètes et dépassées. Les aiguillons comme MHL sont l’assurance que la devise “Primum non nocere” reste en haut des priorités du corps médical.

Primum non nocere. D’abord ne pas nuire.
Si l’origine de cette phrase est incertaine, on la retrouve dans les écrits d’Hippocrate. Primum non nocere. Ces 3 mots s’appliquent à tout acte médical, paramédical ou pharmaceutique : Quel est le bénéfice ? Quel est le risque ?

Cette devise s’applique également aux actes de prévention. Comme le dépistage d’une maladie par exemple.

Prenons la recommandation française sur le dépistage du cancer du sein. Pourquoi plusieurs d’entre nous se sont élevés contre cette pratique (voir le billet couvrez ce sein que je ne saurais voir) ? De prime abord, si un médecin est capable de détecter un cancer en palpant les seins, cela vaut bien un examen désagréable une fois par an, non ? D’ailleurs, la HAS recommande la palpations des seins chez les femmes en bonne santé dés l’âge de 25 ans.

Sauf que cette pratique n’a pas démontré d’intérêt chez les femmes sans symptômes. Pire, les faux positifs engendrés sont responsables de nombreux actes inutiles et pénibles pour les patientes. Certains de ses actes inutiles sont également responsables d’effets indésirables. Plusieurs pays ont fini par déconseiller le dépistage annuel par palpation. D’abord ne pas nuire. Ce dépistage en routine ne remplit pas cette condition.

Mais quand MHL dit à la palpation des seins : t’es qui toi ? A en lire certains sur les réseaux sociaux, elle devient l’ennemi public n°1 de la Santé Publique.

Pèle mêle : “Elle est dangereuse. Elle ne connaît rien a la médecine. Les palpations sauvent des vies. Elle va tuer la gynécologie. Qu’elle arrête de consulter un médecin si elle n’est pas contente. Et puis, elle sera bien contente le jour où un médecin lui aura sauvé la vie en détectant un cancer par palpation”.

Que des arguments d’autorité, des attaques ad hominem ou des anecdotes personnelles. Mais rien qui s’appuie sur un référentiel scientifique pour justifier cet examen de routine.

Trop souvent, je vois les opposants à MHL réagir comme les opposants à la tribune des #FakeMed. L’anecdote et l’habitude deviennent plus fortes que les publications scientifiques.

L’examen annuel des organes génitaux chez l’enfant est-il justifié scientifiquement?
MHL a questionné la pertinence de cet examen annuel.

Pourquoi donc le Haut Comité à la Santé Publique a décidé d’ajouter cette recommandation ? Sur quelles bases rationnelles ? Quelles données épidémiologiques montrent cette nécessité ? Qu’en est-il des pratiques à l’étranger. Qu’en est-il des faux positifs et de ses conséquences ?

J’aurais adoré obtenir les réponses des professionnels de santé à ces questions légitimes.

Par exemple, le collège des pédiatres américains recommande aussi cet examen annuel. Mais sans préciser le rationnel. L’équivalent canadien a publié des recommandations éthiques pour procéder à ces examens pouvant être traumatisant. Et ils recommandent de le faire à l’occasion de chaque visite annuelle. Mais sur quelle base scientifique ? Là encore, pas d’explication.

Où sont les sources démontrant que cet examen annuel est dans l’intérêt des enfants et justifie cet acte pénible? Demander des preuves ou une bibliographie, n’est-ce pas là le minimum que tout scientifique est en droit d’attendre face à une recommandation dans un carnet de santé ?

Chez les adultes, on commence à se poser la question de la pertinence des examens médicaux de routine.

Doit-on continuer des examens de routine chez des patients en bonne santé ? Cette question s’impose de plus en plus au 21e siècle. Surtout à l’ère des objets connectés qui nous promettent de contrôler notre santé 24 heures sur 24, mais sans apporter la preuve que ce contrôle soit dans notre intérêt. Récemment, une tribune écrite par 2 médecins dans le NJEM demandait la fin des visites médicales de routine. La fameuse visite annuelle chez le le médecin serait, au mieux, inutile. Dans le BMJ, plusieurs médecins hospitaliers demandent la fin des tests sanguins en routine.

Et dans la presse grand public, des professionnels de santé ne cessent de pointer tous ces examens de routine qui font en réalité plus de mal que de bien à l’échelle d’une population.

Nous ne pouvons plus nous passer de ce débat et ignorer ceux qui comme MHL, posent systématiquement ces questions.

Questionner nos pratiques pour savoir si elles ont démontré scientifiquement un intérêt pour les patients. Ecarter celles qui n’ont pas démontrées de bénéfice/risque positif. Voilà le mouvement de fond de ce début de 21e siècle.

La moquerie et les insultes plutôt que les sources et les preuves. 

Au lieu de se questionner avec MHL sur la pertinence de ces examens en routine chez les enfants, certains professionnels de santé ont préféré rester arc-bouté sur leurs certitudes et déversé leurs moqueries ou leurs injures sur les réseaux sociaux.

Certains ont expliqué longuement les effets délétères de la maladie à dépister. Mais sans jamais répondre à LA question de Marie Hélène Lahaye : Est-on sûr que cette nouvelle recommandation respecte bien la devise “Primum non nocere”.

Alors je fais confiance à MHL pour continuer son travail d’aiguillon en répétant inlassablement : “examen des organes génitaux chez l’enfant ? T’es qui toi”.

A force, elle finira bien par l’avoir, sa réponse.

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire